8 mars 2022

Journée internationale des femmes

Interview avec Mae Ocampo

En novembre 2021, nous avons interrogé des défenseures des droits humains travaillant pour Protection International (PI) sur leurs expériences, leurs passions et leurs visions d'un avenir meilleur. Aujourd'hui, à l'occasion de la Journée internationale de la femme (8 mars) et pour célébrer le travail extraordinaire des femmes, nous avons traduit nos entretiens avec ces défenseures des droits humains en français et en espagnol.

Directrice exécutive de PI

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir un défenseure des droits humains? Qu'est-ce qui vous a conduit sur cette voie ?

Je suis un enfant de la loi martiale (c'est ainsi que nous appelons les Philippins/es qui sont nés à l'époque de la dictature). Je suis une fille philippine qui a vécu la dictature de Marcos, lorsque la corruption et les exécutions extrajudiciaires étaient la "norme". J'ai grandi à Angeles City, Pampanga, dans le barangay Cutcut, tout près de l'(ancienne) base militaire américaine appelée base aérienne de Clark, la plus grande installation en dehors des États-Unis (US).

Je suis devenue un militante et une défenseure des droits humains à un très jeune âge, vers 14 ans, en raison du contexte dans lequel nous vivions. Le fait d'être un bébé de la loi martiale, la présence de bases militaires américaines dans ma ville et les réalités locales auxquelles nous étions confrontés m'ont éveillé aux injustices et aux atrocités dont mon peuple était victime et m'ont conduit à me renseigner et à agir. Là où il y a des bases militaires américaines, il y a la pauvreté, l'accaparement des terres, la prostitution, la corruption, etc. Et bien sûr.... il y a aussi des mouvements de résistance, des mouvements de jeunesse et des défenseur·e·s des droits humains.

J'ai participé activement à la défense des droits du peuple autochtone Aeta (les premiers habitants connus de notre province) dont les terres ont été saisies ou privatisées pour être vendues ou louées à l'armée américaine. Les Aetas ont été déplacé·e·s et repoussé·e·s loin de leurs terres, installé·e·s dans des conditions très difficiles dans les montagnes. Certain·e·s sont même devenu·e·s des sans-abri. Je me souviens les avoir vu·e·s mendier dans les rues, et je me souviens de la colère que j'ai ressentie face à l'injustice dont ils étaient victimes. La dictature corrompue a abandonné son propre peuple au profit de l'impérialisme américain. Je me souviens aussi de la colère que j'ai ressentie en voyant le nombre de philippines exposées à des situations vulnérables et frappées par la pauvreté, des femmes qui ont dû vendre leur corps pour gagner leur vie..... Beaucoup d'entre elles ont été violées, maltraitées.... et même laissées pour mortes sans que justice leur soit rendue - parce que les soldats et le personnel militaire américains jouissaient d'une immunité totale.

J'ai ressenti le feu et la nécessité de faire partie d'un mouvement de défense des droits de mon peuple. Voilà le début de mon parcours de jeune leader et de défenseure des droits humains. J'ai appris à connaître la situation critique de notre peuple et les facteurs de violation des droits dès mon plus jeune âge. J'ai pris part à des occupations, des discussions politiques, des manifestations, etc. J'ai mené la première grève dans mon lycée pour lutter pour les droits des étudiant·e·s et je me suis battue pour avoir une Magna Carta pour les droits des étudiant·e·s. J'ai mené des débrayages de masse pour réclamer la fin des politiques de pouvoir, de la suppression des droits des filles et des entraînements militaires fascistes dans notre école, et j'ai organisé avec succès le premier boycott de l'école pour lutter contre l'augmentation des frais de scolarité. Je me suis engagée activement dans le mouvement des jeunes féministes et dans le mouvement pour la justice environnementale, ce qui m'a permis de travailler avec les Amis de la Terre Philippines et, plus tard, pendant près de 20 ans, avec les Amis de la Terre International. Le reste appartient à l'histoire... Je suis très passionnée par les droits humains et je continue à défendre nos droits comme une partie intrinsèque et fondamentale de ma vie.

 

Y a-t-il d'autres défenseures des droits humains qui continuent à vous inspirer ?

En effet, beaucoup. Surtout de la part d'autres leaders étudiantes et de l'organisation à laquelle j'appartenais depuis 1987, Samahan ng mga Dalagang Pilipina (qui se traduit par "mouvement des jeunes femmes"). J'ai également été très inspirée par ma prope mama tigresse asiatique (cliché mais vrai), qui m'a appris à me relever chaque fois que je tombais, à continuer à apprendre et à devenir une leader.  

Je serai toujours inspirée par les féroces féministes philippines et les défenseures des droits humains que j'ai admirées pendant mes années de jeune militante, comme Maria Lorena Barros - ma sœur pour toujours - notre résistante qui s'est battue contre la dictature de Marcos et a créé le plus fort mouvement national de femmes. Et, bien sûr, au cours de mes années de formation, j'ai écouté les histoires de femmes résistantes et de guerrières intrépides qui ont courageusement combattu les nombreux colonisateurs et oppresseurs, comme Gabriela Silang, Gregoria de Jesus et Kumander Liwayway - je souhaitais leur ressembler ! Et bien sûr, les femmes philippines qui ont contribué à façonner le féminisme philippin au cours des dernières décennies : Karina Constantino-David, Sœur Mary John Mananzan, Sylvia "Guy" Claudio, Judy Taguiwalo, etc.

Il serait négligeable que je ne mentionne pas les nombreuses féministes que j'admire : Ruth Bader Ginsburg, Simone de Beauvoir, Audrey Lorde, Emmeline Pankhurst, Sojourner Truth, Rosa Luxemburg, Gloria Steinem, Tarana Burke, Angela Davis, Claudia Jones, etc.

Il y a aussi nos héroïnes récemment disparues, mortes au combat : Berta Cáceres ( dirigeante hondurienne des droits fonciers/indigènes), Gloria Capitan (dirigeante philippine des droits fonciers), Orouba Barakat (militante syrienne), Marielle Franco (militante noire et conseillère municipale brésilienne), Maria da Lurdes Fernandes Silva (dirigeante brésilienne des droits fonciers), et bien d'autres encore...

 

Y a-t-il des protections et des mécanismes de soutien suffisants pour les défenseures des droits humains dans votre pays ?

La République des Philippines est un pays "démocratique" et depuis que la dictature a été renversée, de nombreuses lois (Republic Acts) qui protègent les droits des femmes ont été adoptées. Il existe également un projet de loi sur les défenseur·e·s des droits humains qui a été récemment adopté et qui englobe les défenseures des droits humains dans un certain sens. Le problème réside dans la mise en œuvre de ces lois, la volonté politique du gouvernement actuel et le manque général de reconnaissance des droits des femmes et des filles. Compte tenu de l'histoire patriarcale des Philippines, d'une foi catholique profondément enracinée et des problèmes systémiques injustes que le gouvernement actuel perpétue, les défenseures des droits humains sont souvent victimes de violences, de tortures, de viols, d'exécutions extrajudiciaires ou sont qualifiées de terroristes. Avoir des lois et des mécanismes pour protéger les défenseuses des droits humains est une chose mais les appliquer réellement en est une autre. Dans le contexte philippin, il faut un changement structurel et systémique.
 

Selon vous, quels ont été les changements culturels les plus importants concernant l'égalité des sexes et les droits des femmes que vous avez connus au cours de votre vie ?

Les femmes dans le rôle de dirigeantes et les femmes en politique. Depuis le renversement de la dictature de Marcos, les Philippines ont vu deux femmes philippines élues à la présidence. La première femme élue était l'épouse du héros assassiné Ninoy Aquino - sa mort a conduit à la révolution philippine des années 1980 qui a renversé la dictature de Marcos. Le peuple philippin a élu Cory Aquino au pouvoir, qui était considérée comme la force unificatrice de l'époque. Le fait d'avoir une première présidente ne signifie pas que les droits des femmes ont été immédiatement reconnus ou que l'égalité des sexes a été atteinte, mais c'est certainement le moment charnière qui a contribué à faire évoluer les conversations aux Philippines et à remettre en question les limitations culturelles et les croyances religieuses. Tout à coup, une femme était "capable" de diriger un pays et n'était pas seulement confinée chez elle. Les dialogues politiques et les conversations sur l'égalité des sexes, les droits des femmes et les femmes occupant des postes de direction dans divers secteurs se sont multipliés.

Il y a encore beaucoup à faire, notamment en ce qui concerne l'éducation précoce à l'égalité des sexes, aux relations de pouvoir, à l'éducation sexuelle, etc.

 

Comment se manifeste le fait d'être une femme dans votre travail quotidien de protection des droits humains ?

En tant que femme, ma vision est de vivre dans un monde juste et durable. Un monde libéré de l'oppression et des systèmes patriarcaux. Cette vision me guide dans tout ce que je fais, et je m'efforce toujours d'être une dirigeante féministe qui adhère à mes principes et à mes valeurs. Cela influence ma façon de travailler, de diriger et de me comporter, puisque je cherche à être consciente de moi-même, à prendre soin de moi et des autres, et à faire en sorte que les personnes soient au cœur de notre travail. Je veux m'assurer que je vérifie mes préjugés et que je démantèle les préjugés inconscients. Je veux cultiver des méthodes de travail intersectionnelles et inclusives en partageant le pouvoir et en adoptant un usage transparent de l'autorité et du pouvoir. Je m'efforce de toujours honorer, respecter et reconnaître. En tant que femme de couleur, je veux m'assurer que je montre clairement que je suis bien dans ma peau. Aussi informelle que je puisse être - puisque je continue à nourrir l'"enfant" et la joie en moi - je suis sûre de moi et j'espère donc rappeler et inspirer les autres à l'être aussi. Cela implique également de ne pas porter de jugement lorsque des erreurs sont commises, de faire preuve d'humilité et de continuer à apprendre.

Je reconnais mon pouvoir en tant que femme asiatique et je célèbre le chemin parcouru, en particulier à la lumière des nombreuses années pendant lesquelles j'ai dû me frayer un chemin dans des espaces dominés par les hommes et les blancs. Grâce à mes luttes personnelles en tant que femme de couleur, j'espère inspirer d'autres jeunes femmes de couleur à occuper elles aussi des espaces de décision. Mon contexte m'a rendue sensible aux contextes et aux luttes des autres. Voilà ce qu'est le rôle du leadership féministe.

 

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes qui sont confrontées à des injustices ?

En quelques mots simples et concis - prenez votre place, exprimez-vous et agissez. En cas d'insécurité et de crainte pour sa vie - contactez l'organisation de droits humains la plus proche pour vous aider. Le silence n'est plus une option.

 

Pour l'avenir, qu'est-ce qui vous donne de l'espoir ?

Le feu et l'énergie incroyables des filles et des jeunes femmes du monde entier qui prennent leur place, incarnent le leadership et s'expriment dans les rues. Ces jeunes femmes n'ont pas peur d’influencer les conversations politiques à mener. J’ai tellement d'inspiration et d'espoir de voir que le travail que nous, les anciennes générations, avons accompli ne sera pas gaspillé. J'attends avec impatience les futures femmes leaders qui feront la différence, notamment dans les espaces de décision nationaux et internationaux.

Je suis, bien sûr, impatiente et inspirée par le fait que la construction de notre mouvement, qui était par le passé essentiellement de nature nationale ou régionale, est devenue mondiale. Ceci grâce à la technologie moderne qui nous a permis de nous connecter d'une manière qui n'était pas possible auparavant.

Le rôle de Protection International, aujourd'hui plus que jamais, est plus important dans le monde entier, non seulement parce que nous remplissons notre mandat de protection des défenseuses des droits humains, mais surtout parce que nous faisons partie du processus visant à garantir que l'action des femmes est comprise et reconnue dans le monde entier.