8 mars 2022

Journée internationale des femmes

Interview avec Pranom Somwong

En novembre 2021, nous avons interviewé des défenseures des droits humains travaillant pour Protection International (PI) sur leurs expériences, leurs passions et leurs visions d'un avenir meilleur. Aujourd'hui, à l'occasion de la Journée internationale de la femme (8 mars) et pour célébrer le travail extraordinaire des femmes, nous avons traduit nos entretiens avec ces défenseures des droits humains en français et en espagnol.

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir une défenseure des droits humains ?

Pendant mes études universitaires, ce sont les communautés indigènes du nord de la Thaïlande qui ont éveillé mon intérêt pour les droits humains. Elles se battaient contre le département des forêts afin de défendre leurs droits fonciers. J'ai également commencé à me demander pourquoi tant de migrant·e·s et de réfugié·e·s de Birmanie étaient contraints de s'installer en Thaïlande. Mon premier emploi consistait à travailler avec des travailleur·e·s migrant·e·s et des réfugiées de Birmanie, ainsi qu'avec des travailleur·e·s du sexe. Leur lutte pour défendre les droits humains et la démocratie m'a toujours inspirée.

 

Avez-vous eu des guides ou des modèles en grandissant ? Y a-t-il d'autres défenseures des droits humains (FDDH) qui continuent à vous inspirer ?

Je dois beaucoup de gratitude aux femmes fortes et attentionnées de ma vie qui continuent de m'inspirer. Ma mère était incroyablement résiliente et elle m'a soutenue avec tant d'amour. Mes premières supérieures sont des femmes vraiement attentionnés et qui m'ont toujours motivée et propulsée vers l'avant. Elles m'ont aidé à apprendre de mes erreurs et m'ont encouragée à toujours faire mieux. Cette attitude m'a appris que je dois continuer à apprendre et à grandir chaque jour qui passe. En ce moment, je fais partie du mouvement Global Women's Strike, qui est un réseau international et multiracial faisant campagne pour la reconnaissance et une juste compensation monétaire pour toutes les personnes effectuant ce qui est considéré comme un travail de soin traditionnel. Nous travaillons à la normalisation d'un "revenu de soins". Cette action est coordonnée par la campagne internationale "Salaires pour le travail domestique". Participer à ce solide réseau de faiseurs de changement me donne beaucoup d'amour, de force et de pouvoir.

 

Y a-t-il des protections et des mécanismes de soutien suffisants pour les défenseures des droits humains en Thaïlande ?

Ces dernières années, nous avons assisté à une augmentation de la violence contre les dissidents politiques, non seulement en Thaïlande mais aussi dans d'autres pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE). Cela inclut une augmentation des enlèvements, des exécutions extrajudiciaires, des agressions physiques, du harcèlement judiciaire et des attaques en ligne, en particulier contre les défenseurs des droits humains et les jeunes militants. Selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP) Birmanie, les forces de sécurité ont tué plus de 1 290 personnes et arrêté plus de 10 404 depuis le coup d'État du 1er février 2021. De nombreuses personnes ont subi des tortures en prison et des milliers d'entre elles fuient vers la Thaïlande et d'autres pays frontaliers pour survivre. Les femmes de Birmanie/Myanmar ont demandé à la communauté internationale de porter cette affaire devant la Cour pénale internationale (CPI). Elles continuent à exiger que la junte militaire soit tenue responsable de ses crimes, et nous devons les soutenir. Les femmes de tous horizons - qu'elles soient rurales ou urbaines, indigènes, pauvres, etc. - ont fait de gros efforts pour être effectivement incluses dans les processus de consultation publique et de prise de décision, notamment en ce qui concerne les questions d'occupation des terres et de gestion des ressources naturelles. Les femmes défenseurs-e-s des droits humains vivent et travaillent dans le même environnement répressif que les autres femmes ; elles sont confrontées aux mêmes obstacles et assument les mêmes responsabilités qui coïncident avec le travail non rémunéré de prise en charge de leur famille et de leur communauté. Il n'existe pas de protections et de mécanismes de soutien efficaces pour les défenseur·e·s des droits humains en Thaïlande et en Birmanie sur de nombreux sujets de préoccupation.

 

Quel est le plus grand moment de fierté que vous ayez vécu en travaillant pour PI ?

Chaque fois que les femmes et les défenseur·e·s des droits humains gagnent, que les défenseur·e·s des droits fonciers réoccupent leurs terres ou que nous gagnons un procès, je suis extrêmement fière. Chaque victoire est précieuse, car nous sommes dans un pays en proie à des autorités corrompues et qui coopérez avec des entreprises  pour des fins lucratifs. Nous continuons cependant à faire pression pour changer les choses et mieux garantir que les gouvernements et les entreprises se soucient des personnes et de la planète. Par exemple, PI Thaïlande est fière de continuer à soutenir la lutte contre l'exploitation minière des femmes et des défenseur·e·s des droits humains de la communauté de Dongmafai, qui se sont battus pendant 27 ans contre une carrière et une usine de pierre jusqu'à ce qu'ils réussissent à les fermer. Aujourd'hui, elles s'efforcent de replanter la forêt qui avait été abattue pour faire place à la carrière, dans le but de transformer la zone en une destination de tourisme écoculturel et archéologique.

Les montagnes russes émotionnelles que nous vivons sont difficiles à saisir. Il y a beaucoup de moments euphoriques de progrès ainsi que des moments de recul, étant donné la nature de ce travail. Mais, parmi toutes les choses qui peuvent remonter le moral et la motivation au cours d'une journée de travail quelconque, il est utile de réfléchir à ce que nous réalisons au fil du temps. Si nous sommes capables de mieux reconnaître nos progrès, nous serons d'autant plus susceptibles d'être productif·ive·s de manière créative à l'avenir.

 

Selon vous, quels ont été les changements culturels les plus importants concernant l'égalité des sexes et les droits des femmes que vous avez vus se produire au cours de votre vie ?

En Thaïlande, comme dans de nombreux pays du monde, le blâme des victimes est présent non seulement dans la mentalité des gens, mais aussi dans la loi - en particulier en cas de viol, d'agression sexuelle et de violence domestique. Il est merveilleux de voir tant de jeunes, de tous les sexes et de toutes les identités de genre, essayer de mettre fin à la pratique toxique du blâme des victimes. Ils essaient de comprendre comment le consentement se joue dans la vie réelle, ce qui est crucial pour le progrès social. Une jeune rappeuse populaire a même sorti une chanson à ce sujet, ce qui a joué un rôle dans la sensibilisation de la communauté au sens large. Je suis extrêmement heureuse de voir plus de débats et de discussions sur le sexe, la race et la classe dans la société thaïlandaise.

 

Comment se manifeste le fait d'être une femme dans votre travail quotidien de protection des droits humains ?

Je suis toujours en train d'essayer de mieux théoriser et de comprendre les nouvelles interprétations du sexe, de la race et de la classe et comment le capitalisme, le racisme, le sexisme, l'autoritarisme et la politique ont brouillé les relations réelles entre ces catégories.

Les femmes et les communautés locales de Thaïlande (dont la plupart sont des mères et des soignants) continuent de lutter contre le système du capital féodal, et elles sont constamment confrontées à leur sexe et à leurs expressions de genre. Nous ne permettrons plus que la relation par défaut avec la terre soit celle de la domination et de l'extraction. En tant que femmes, nous luttons contre ces idées sous de nombreux aspects. Les défenseures des droits humains locales avec lesquelles PI travaille sont très innovantes, et elles continuent à trouver de nouvelles façons de faire avancer leurs stratégies de protection collective et leurs résistances. Elles ont déjà intégré la solidarité féministe et les enseignements intersectionnels dans leurs modes d'organisation.

 

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes qui sont confrontées à des injustices ?

Au lieu de donner des conseils aux jeunes femmes, j'aimerais plutôt donner des conseils aux générations plus âgées, en particulier aux hommes et aux femmes qui sont actuellement au pouvoir. Je leur conseille d'écouter et de prêter attention aux jeunes qui s'expriment, en particulier les jeunes femmes. Il existe de nombreux mouvements de jeunesse notables et puissants dans le Sud global, notamment ceux qui luttent pour la démocratie et la justice sociale en Birmanie et en Thaïlande. En tant qu'adultes, nous devons soutenir l'engagement civique et le plaidoyer des jeunes. Les jeunes acquièrent de nouvelles compétences lorsqu'ils·elles s'engagent politiquement, et ils·elles apprennent à assumer de plus grandes responsabilités. Ils·elles en apprennent également davantage sur qui ils·elles sont et ce qu'ils·elles valorisent dans la vie, ainsi que sur leurs capacités uniques à apporter des changements.

 

Pour l'avenir, qu'est-ce qui vous donne de l'espoir ?

Une partie de notre travail en Thaïlande concerne la construction de mouvements, nous travaillons main dans la main avec les groupes de première ligne, les femmes de la base et les défenseur·e·s des droits humains pour répondre aux crises urgentes, comme la pandémie, et nous essayons également d'influencer la transformation de la société à partir de la base. Il existe déjà une grande quantité de connaissances et de bonnes pratiques sur le terrain, et nous ne cessons de les développer. Nous sommes également impatients de travailler davantage avec le collectif des défenseurs des droits humains en Thaïlande, qui est composé de défenseures des droits humains communautaires et de base représentant actuellement dix-sept secteurs différents. Je suis remplie d'espoir quand je vois et sens que les femmes soutiennent d'autres femmes et partagent le pouvoir que nous avons.