Après sa victoire judiciaire, Protection International interviewe le défenseur burundais des droits humains Germain Rukuki

En octobre 2021, quatre mois après la victoire judiciaire de Germain Rukuki, Protection International est heureux de pouvoir enfin rencontrer le défenseur burundais des droits humains, qui est désormais sain et sauf en Belgique.

Dès son arrestation en juillet 2017 jusqu'à sa libération en juin 2021, son parcours illustre clairement comment le travail acharné pour libérer les défenseur·e·s injustement emprisonné·e·s fait justement partie d'un travail collectif unique et indispensable pour protéger les défenseur·e·s des droits humains.

La libération de Germain envoie aussi un signal fort à tou·s·tes les défenseur·e·s au Burundi et dans toute l'Afrique. C'est pourquoi, tout en célébrant la liberté retrouvée de Germain, Protection International souhaite l'interviewer et réfléchir ensemble aux leçons apprises.

 


 

M. Rukuki, d'après votre expérience, pourquoi le droit de défendre les droits humains est-il important ? Comment ce droit est-il lié à votre histoire ?

Défendre les droits humains est un droit reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) et plusieurs autres textes. C'est la recherche du respect mutuel, la justice et la paix dans le monde. Les États ont des obligations envers leurs peuples, ils mettent en place des textes et des lois mais le respect et la mise en œuvre est parfois difficile. Il importe alors qu’il y ait des personnes qui dépassent les intérêts individuels pour la cause de la recherche du respect de la loi, des libertés et de la justice pour tout le monde. Pour mon cas, je fus arrêté, persécuté et détenu arbitrairement suite à mon activisme en matière des droits humains.

Justement, pouvez-vous – pour les lecteurs qui ne le savent pas encore – tout d'abord résumer brièvement votre cas, en commençant par le travail de défense des droits humains que vous faisiez avant d'être arrêté, puis en expliquant les justifications du gouvernement burundais derrière votre incarcération ?

Après adhésion à l'ACAT Burundi, l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, en 2004, j'ai passé cinq ans de bénévolat dans le suivi et monitoring des cachots et prisons du Burundi. De 2011 jusqu’à la suspension d'ACAT fin 2015, j'étais responsable des finances et de l’administration ; poste que j'ai ultérieurement occupé à l'Association des juristes catholiques du Burundi ou AJCB en 2017 jusqu'au jour de mon arrestation, dans le cadre du projet qu'elle exécutait en partenariat avec Protection Internationale.

Le Gouvernement Burundais m’accusait d’avoir participé à l’assassinat des militaires, des civils et des policiers ; d’avoir exécuté un attentat contre l’autorité de l’Etat ; d’avoir contribué à la destruction et dégradation des édifices tant publics que privés ; d’avoir participé au mouvement insurrectionnel, d’avoir porté atteinte à la sureté intérieure de l’Etat et de rébellion.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les procès en tant que tels ? Que s'est-il passé avec le système judiciaire au cours de ces dernières années ? Pensez-vous que votre droit à un procès équitable a été violé ?

Effectivement, mon droit à un procès équitable a été violé. Depuis mon arrestation jusqu’à la fin de ma détention, mon dossier a toujours été marqué par une violation flagrante de la loi, notamment dans son interprétation expressément biaisée et des vices de procédure lors de tout son processus judiciaire.

Mon cas fut caractérisé par une arrestation et détention arbitraire en violation des articles 110 et 111 alinéa 1 du Code de Procédure Pénale Burundais, 15 du règlement d’ordre intérieur et 10 du régime pénitentiaire dans le but de ralentir mon dossier judiciaire et me priver des visites de ma famille. Lors de ma garde à vue, je fus retenu dans des conditions inhumaines et dégradantes. En violation des articles 5 et 25 respectivement de la DUDH, de la constitution burundaise et du régime pénitentiaire stipulant que nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, j’ai été isolé pendant plus d’une semaine, j’ai dû dormir sur le ciment et sans couverture, dans une cellule impropre et non aérée. Selon l’article 36 alinéa 2 du régime pénitentiaire, l’officier du ministère public a l’obligation d’informer la famille de la personne gardée à vue de l’objet et du lieu de garde. Cet article fut également violé.

En violation des articles 38 et 39 alinéa 3 de la constitution du Burundi, ainsi que de l’article 10 et 14 respectivement de la DUDH et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), les verdicts de première et de seconde instance me condamnèrent à une peine de 32 ans, sur base des accusations infondées et fabriquées de toutes pièces sur base des infractions n’ayant pas fait objet d’instruction en violation de l’article 73 du Code de Procédure Pénale.

Trois ans plus tard, la cour suprême cassa l’arrêt de la cour d’appel et le renvoya de nouveau à la cour d’appel pour être rejugé le siège autrement constitué. Le verdict a été rendu le 4 juin 2021, ramenant la peine de 32 ans à une année et une amende de 50 000 Franc burundais. Selon le règlement d’ordre intérieur des prisons (en son article 127 alinéas 1 et 2) stipule que les détenus qui purgent leur peine ou ceux acquittés sont immédiatement libérés. Néanmoins, je fus relâché le 30 juin 2021 après diverses actions synergiques de plaidoyer des différents acteurs.

En parlant de votre libération, dans quelle mesure, selon vous, celle-ci a-t-elle été un effort collectif ? Que pensez-vous a bien fonctionné dans ce processus de plaidoyer, de communication et de recherche de la volonté politique en termes d’actions conjointes ?

Ma libération a été effectivement un effort collectif à travers différentes campagnes de plaidoyer initiées par plusieurs intervenants. Des appels à ma libération ont fusé de partout, ce qui a fini par contraindre la justice burundaise à lire et dire le droit et à ramener ma peine de 32 ans à une année. Mon dossier judiciaire était vide d’éléments à charge et comme il était très suivi par différents acteurs influents tant au Burundi qu’au niveau international, il embêtait en quelque sorte le Gouvernement du Burundi.

Je pense que ce qui a été plus utile dans les efforts fournis était la pression exercée par les organisations de défense des droits humains à l’échelle nationale et internationale, les mécanismes onusiens de protection des droits humains et l’Union Européenne lors du dialogue pour la renormalisation des relations bilatérales avec le gouvernement du Burundi, en plus d’une certaine volonté des nouveaux dirigeants de vouloir redorer l’image du pays bien que le chemin reste long.

Quels sont vos espoirs quant à la manière dont la communauté internationale peut aider dans d'autres cas d'incarcération injuste de défenseur·e·s des droits humains (DDH) et de journalistes ?

Je suis convaincu qu’à l’heure actuelle, la situation des droits de l’homme interpelle plus d’un et que les violations des droits de l’homme ou autres exactions qui violent les textes régionaux et internationaux de protection des droits humains restent une préoccupation majeure de la communauté internationale. C’est pour cette raison que les DDH doivent être soutenus et appuyés pour qu’ils puissent continuer à veiller au respect des droits de l’homme dans leurs pays respectifs, au niveau régional et international.

Je suis satisfait des mécanismes de protection du travail des DDH existant qui contribuent à soutenir les DDH en difficulté, je fais référence entre autre à la Rapporteuse Spéciale sur la situation des DDH, aux initiatives du Parlement européen en faveur de la protection des DDH en difficultés et aux actions de solidarité et de plaidoyer menées par des organisations nationales et internationales impliquées dans la protection des droits humains.

Puisque nombr·eux·euses défenseur·e·s des droits humains risquent leur sécurité et leur liberté chaque jour pour mener à bien leur travail, que pensez-vous de la manière dont la protection préventive devrait être améliorée ? Que pouvons-nous apprendre sur la protection préventive à partir de votre cas, en particulier ?

Pour améliorer la protection préventive des défenseurs des droits humains en danger, il faut un plaidoyer auprès des Gouvernements en faveur du respect de leurs obligations nationales, régionales et internationales en rapport avec la protection des droits humains en général et des DDH en particulier à travers notamment une législation spécifique au travail des DDH.

Les différents acteurs non-étatiques seraient encouragés à mener des activités de sensibilisation sur la déclaration sur les défenseurs des droits humains pour informer les autorités sur la contribution importante des défenseurs des droits dans l’édification des sociétés car des fois certains gouvernants les assimilent aux opposants politiques ce qui expose ces DDH.

Les DDH doivent aussi être renforcés constamment en matière de leur sécurité et des mécanismes d’alerte vis-à-vis des menaces et des incidents de sécurité car, cela a beaucoup aidé dans mon cas à l’endroit de mes collègues qui avaient des notions essentielles en matière de sécurité. Des échanges d’expérience avec d’autres DDH en situation similaire de difficultés doivent être menés pour se renforcer mutuellement.

Quel conseil donneriez-vous à d'autres défenseur·e·s des droits humains qui dénoncent actuellement les injustices dans leur communauté et qui se trouvent dans des situations similaires à celles que vous avez vécu ?

Aux DDH qui dénoncent actuellement les injustices dans leur communauté et qui se trouvent dans des situations similaires d’injustices dans laquelle j’ai vécu, je leur conseille de rester engagés pour la défense des droits humains car la cause est noble. Ils doivent en conséquence arrêter des stratégies adéquates de sécurité adaptées à leurs contextes respectifs, travailler en synergie avec d’autres DDH à l’échelle régionale et internationale pour bénéficier des soutiens en cas de besoin comme j’en ai bénéficié de la part des différentes organisations des droits de l’homme.

 


 

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