Guatemala : Lorena Cabnal témoigne sur les droits humains des femmes autochtones (5min21 FR)

25 Novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes : Lorena Cabnal de l’Association des femmes autochtones Xinka de la Montaña Xalapán (Département de Jalapá, Guatemala) donne son témoignage sur les difficultés rencontrées en tant que femme défenseure des droits humains.

Le taux de féminicide au Guatemala demeure l’un des plus élevé au monde. Durant le premier semestre de l’année 2010, 532 femmes sont décédées. «  Le Guatemala, après la Russie, est le deuxième pays au monde comptant un nombre si élevé de morts violentes de femmes. Chaque jour, le fossé de l’impunité se renforce. 99% des cas de féminicides qui ont été dénoncés demeurent impunis : tout le système judiciaire au Guatemala présente des carences importantes au niveau de l’application des lois et de l’accès à la justice. Il y a toujours une résistance des responsables de la justice à appliquer les instruments existants, ainsi qu’un manque de compréhension de ces mêmes instruments ». La recherche de données sur les cas, surtout dans les communautés autochtones, fait défaut, ce qui a pour conséquence une augmentation de l’impunité. Le mouvement des femmes fait tout son possible pour faciliter la dénonciation des cas et contribuer à éradiquer ce fléau.

La loi contre le féminicide établit la création de centres d’appui intégral pour femmes survivantes de violence, cependant il n’existe que huit centres de ce type au Guatemala, ce qui est insuffisant. De plus, toutes les femmes ne connaissent pas l’existence de ces centres. L’Etat ne les publicise pas suffisamment et, pire encore, les centres d’appui ont eux-mêmes été menacés. Le Groupe guatémaltèque de femmes a dénoncé publiquement les menaces reçues par les centres d’appui de la part des agresseurs de femmes.

Dans le département de Jalapá, les femmes défenseures des droits humains reçoivent régulièrement des menaces provenant de trois secteurs : du parti Unión del Cambio Nacional- lequel est lié au crime organisé et au trafic de drogue-, son secrétaire général et ses dirigeants politiques partisans dans la région de la montagne. Ces derniers veulent maintenir la manipulation généralisée de la population, majoritairement féminine, au moment des élections. Ensuite, la répression provient des propriétaires terriens et leur pouvoir hégémonique, propriétaires qui sont également liés aux entreprises minières. Par exemple, le 12 octobre 2010, Journée de résistance des peuples autochtones, après la lecture d’une déclaration politique par une de ses camarades de l’organisation, Lorena a reçu une menace de mort d’un garde du corps d’un propriétaire terrien du département.

« Notre territoire a été exproprié de plus de 50% des terres. Le fait de dénoncer a causé des menaces quotidiennes pour les femmes engagées dans cette lutte » ajoute Lorena. Une autre source de menaces contre les défenseures vient du crime organisé, des bandes et des réseaux de trafic d’êtres humains. Dans le département de Jalapá, il y a des réseaux structurés dans lesquels sont impliquées les institutions de l’Etat comme la police civile nationale, des juges, des avocats ou des particuliers qui amènent les femmes de la montagne. Ces femmes sont kidnappées ou alors on leur fait croire qu’elles auront un travail à Jalapa ou Guatemala capitale. En 2006, une collègue de Lorena fut kidnappée avec sa fille de 7 mois. C’est ainsi qu’elles découvrirent comment opèrent les bandes du département.

Selon Lorena, les progrès observés depuis les accords de paix sont dus principalement à la lutte des femmes. « Sur les 27 accords établis lors des accords de paix, l’Etat a très faiblement mis en œuvre ceux relatifs aux questions de genre. Le poste de Secrétariat présidentiel de la femme a été créé sous l’impulsion du mouvement des femmes et féministe du Guatemala et non par volonté politique de l’Etat. De même pour l’ombudsman des femmes autochtones, où il manque encore un budget conséquent : à Jalapá, il n’y a pas de représentation régionale. Par conséquent, pour porter plainte, une femme Xinka doit se rendre dans le département de Santa Rosa, ce qui implique de traverser le pays et de payer deux jours de voyage, logement et nourriture. De la même manière, la Coordination nationale pour la prévention et l’éradication de la violence à l’égard des femmes et la violence domestique fut créée grâce à la lutte des femmes, y compris les femmes autochtones. Il y a eu des progrès législatifs comme, par exemple, la loi sur le féminicide et autres formes de violence à l’égard des femmes et la loi de l’accès universel et équitable au droit à l’information en matière de planning familial. Néanmoins l’Etat n’a pas réalisé les efforts suffisants pour leur mise en œuvre dans les communautés ».

Dans leurs communautés Xinka, les organisations de femmes doivent aussi affronter les schémas culturels patriarcaux et machistes qui rendent leur action plus difficile. Les femmes ont commencé à être reconnues en tant qu’acteurs légitimes au sein du territoire lorsqu’a débuté la lutte contre les entreprises minières, c’est-à-dire très récemment. « En tant qu’organisation nous réussissons à positionner la violence à l’égard des femmes dans le programme du gouvernement Xinka, ceci à partir de notre cosmovision et contexte et en vue de coordonner des activités conjointes permettant de voir l’inégalité historique et structurelle existant dans notre peuple qui empêche un vivre ensemble harmonieux entre hommes et femmes. »

Malgré le fait que cette lutte soit un processus de plusieurs années qui doive se répéter à chaque changement du gouvernement autochtone- c’est-à-dire en général tous les deux ans-, la possibilité de parler de ce sujet au niveau du gouvernement Xinka est un énorme défi dans une communauté autochtone de plus de 85 000 habitants. « Cela nous permet de renforcer l’action politique et territoriale des femmes, car défendre notre territoire premier- corps- terre d’un point de vue féministe concernant la défense territoriale des ressources naturelles est très important ».